L’égarée du Ciel

La Reine poussait des râles de souffrance.
— Poussez, madame, on voit sa tête !
— Aaaaaaaah !
— Vous y êtes presque, votre Majesté !
Dans un ultime effort, la royale personne obéit à l’ordre de la sage-femme… et fut libérée d’un coup de son fardeau.
Le front perlé de sueur, elle reprit sa respiration pendant que l’on s’affairait autour d’elle. Un sourire se dessinait sur son visage ; l’héritière du Royaume était née !
— Ma fille, j’aimerais voir ma fille, demanda-t-elle.
Les sages-femmes se regardaient, visiblement mal à l’aise.
— Eh bien, qu’y a-t-il ?
— Votre Majesté… C’est… C’est un garçon…

***

Fàhr regardait par sa fenêtre. Le Royaume d’Yggdril s’étendait au loin, verdoyant en ce début de printemps. Du haut de ses douze ans, le jeune Prince rêvait d’aventure, de frisson, de territoires inconnus… Le râclement de gorge de son Intendant le fit revenir au monde réel.
— Votre Royale Enfance ? M’avez-vous écouté ?
— Non monsieur.
— C’est ce qui me semblait. Je vous demandais ce que vous connaissez de votre peuple, les Axcors.
— Et bien… Nous sommes une ancienne race qui a pris la tête du Royaume d’Yggrdil pour nos capacités de manipulation de l’eau, lors des périodes de Grande Sécheresse. La famille Royale actuelle est la même depuis le début de notre règne, et surtout… Surtout c’est un peuple constitué uniquement de femelles.
— C’est exact. C’est pourquoi votre naissance est si exceptionnelle et que vous devez absolument rester caché. Qui sait ce qui pourrait se produire si l’ordre établi se retrouvait menacé !
— Mais j’en ai marre de rester caché dans cette tour ! Parlez à ma mère en mon nom, elle vous écoutera plus que moi !
— J’ai bien peur que cela soit impossible, petit Prince.

***

Le Prince grandissait ainsi, oublié de tous. Quand la Reine eut son second enfant, une fille, tout le monde acclama la future Reine. Personne, à part certains au château, ne savait que la Princesse héritière était la seconde d’une fratrie. Tout le monde défilait autour d’elle, assurant qu’elle était la plus jolie demoiselle du Royaume, pendant que Fàhr, du haut de sa tour, n’avait pour seule compagnie que ses livres et les oiseaux qui venaient chanter à sa fenêtre.
Par chance, Fàhr n’était pas du genre à se laisser abattre ! Le jeune Prince passait des jours, des semaines, des mois à lire tout ce qui lui tombait sous la main. Mais ce qu’il préférait, c’était les contes. Il les lisait jusque tard dans la nuit, et une fois le sommeil venu, les fées et les faunes continuaient à danser dans ses rêves.
Un soir d’hiver, il regarda longtemps les étoiles scintiller derrière sa fenêtre. Elles étaient touchantes, à briller d’un doux éclat comme pour célébrer le solstice de la saison froide. Ses paupières devenaient lourdes ; le Prince s’assoupissait.
Soudain, le ciel sembla se fendre. Un long rayon doré fonça en trombe droit sur sa tour ! Fàhr recula prestement, et un obus percuta sa fenêtre, la faisant voler en milles éclats alors qu’une masse brillante s’écrasait sur son parquet !
Le jeune Prince s’avança timidement vers la forme fumante qui trônait au milieu de sa chambre. Quel fut son étonnement quand la boule se déplia et dévoila une jeune fille dorée vêtue d’une robe d’or !
Fàhr se frotta les yeux. La fatigue devait lui jouer des tours…
— Où suis-je ?
La jeune fille venait de parler. Un halo doré l’éclairait d’une lumière vive. Elle le regardait dans les yeux, visiblement un peu perdue.
— Bonjour, euh… Vous êtes dans ma chambre.
— Ah ?
— Oui, je m’appelle Fàhr, et vous ?
– Harmony.
— Enchanté. Je… Enfin… Qu’est-ce que vous faites ici ? Enfin, sans vouloir être indiscret…
— J’ai voulu rejoindre ma maman dans la constellation du Centaure, mais j’ai mal calculé et je suis tombée…
— Votre maman ?
— Oui ! Tous les ans, pour la fête du solstice, nous, les petites étoiles, nous retournons dans nos familles ! Mais c’était mon premier vol toute seule et maintenant je suis ici, je n’arriverais pas à repartir…
Sa voix se brisa, et la petite étoile se mit à pleurer.
— Oh non… Ne pleurez pas mademoiselle Harmony…
Mais la petite étoile ne semblait pas l’entendre. Fàhr lui donna son drap de lit pour qu’elle puisse essuyer ses larmes. Il hésita à appeler son intendant… Mais pour une fois qu’il lui arrivait quelque chose de palpitant ! Non, il allait se débrouiller tout seul.
Il avisa les rayonnages de sa bibliothèque. Avec tous les livres qu’il avait, il aurait bien de quoi trouver une solution ! Il se dirigea d’abord vers les livres d’astronomie.
— Alors… « Étoiles, étoiles »… « étoiles tombées du ciel », non…. Bon, alors « voyage du solstice » ? Alors, alors…
Il farfouilla ses œuvres de fond en comble, mais rien. Il se tourna ensuite vers l’Encyclopédie, mais rien non plus… Peut-être en se regardant du côté des contes ? Il se souvenait avoir parcouru une histoire, où une héroïne réussissait à coudre des ailes dans les nuages à une étoile tombée du ciel…
— S’il te plait… entendit-il faiblement.
— Oui ?
Harmony s’était enveloppée dans le drap, et la lumière qui émanait d’elle commençait à s’affaiblir !
— Qu’est-ce qui vous arrive ? Votre lumière ?
— La matière est trop lourde ici, je commence à devenir terrienne…
— Oh non ! Et votre maman, elle ne peut pas venir vous chercher ?
— Non, si elle descend, elle va devenir terrienne aussi… Les étoiles ne sont pas faites pour venir sur Terre… Je suis fichue !
Fàhr regarda partout dans sa chambre. Une idée, il lui fallait une idée ! Il souleva chaque bout de tissu, regarda sous et sur chacun des meubles, vida entièrement ses tiroirs… Rien.
Pour s’inspirer, il se précipita sur son recueil de contes favoris. Il tourna les pages à toute vitesse pour retrouver l’histoire dont il s’était souvenu. La voici ! Dans cette histoire, la Princesse qui devait ramener une étoile au ciel était aidée par le Vent. Elle lui demandait de souffler très fort pour amener l’étoile au ciel…
La voilà sa solution ! À défaut de pouvoir souffler, il allait utiliser ses pouvoirs d’Axcors, de manipulateur des eaux !
Il se campa face à sa fenêtre, les pieds bien ancrés dans le sol. Il sentit ses mains se rafraichir de plus en plus jusqu’à propulser un puissant jet d’eau droit vers le ciel !
— Harmony, vous savez nager ?
— Je… Oui.
— Installez-vous devant moi, et nagez jusqu’au ciel ! Et quand vous y êtes, faites-moi signe !
La petite étoile se leva timidement. Elle regardait Fàhr avec de grands yeux émus.
— Allez-y, je ne vais pas pouvoir tenir très longtemps !
Harmony déposa un bisou sur sa joue, et lui murmura de tout son cœur :
— Merci pour tout.
Elle sauta dans le torrent qui l’emmena vers le ciel à une vitesse folle ! Fàhr maintint la pression tout en regardant en direction des étoiles.
Une minute plus tard, une étoile clignota dans le ciel. Harmony était arrivée à sa destination. Le jeune Prince, exténué, stoppa l’eau de ses mains. Harmony clignota une dernière fois, avant de filer droit sur la constellation du Centaure.
L’intendant entra au moment où Fàrh s’écroulait sur son lit.

***

Depuis cette nuit, la Reine convia tous ses sujets à une grande cérémonie en l’honneur de son fils. Le temps était venu, selon elle, de répandre la nouvelle que le premier garçon Axcors était leur Prince, et qu’il méritait sa place auprès d’eux comme n’importe quelle Axcors. Le peuple fut ébranlé par cette nouvelle, mais en entendant l’exploit que le petit Prince avait accompli, sa place fut rapidement gagnée auprès d’elles. Mais le petit Prince ne souhaitait pas régner ; la Princesse ferait une excellente souveraine ! Il souhaitait plutôt partir découvrir Yggdril, et cartographier une nouvelle carte du ciel ; le sauvetage de la petite étoile avait laissé dans le ciel un large fleuve toujours mouvant, que l’on avait appelé « Voie lactée ».
Quant à Harmony ? Elle se porte bien ! Elle a retrouvé sa mère et toute sa famille, et chaque année, à l’occasion du solstice, elle clignote désormais dans le froid polaire du ciel d’hiver.

Marion Germain, décembre 2019

 

23 janvier 2020