Le Temps d’un Geste

« La première épreuve de cet être de matière épris de lumière que nous sommes, c’est l’épreuve du temps. », un alchimiste.

1. Nathanaël
L’île se rapprochait maintenant à vue d’œil. Depuis la cabine de l’hélicoptère, Nathanaël sentait une immense joie envahir tout son être.
Il était archéologue de profession, et avait consacré ses cinq dernières années à son étude. L’étude des mythes tout d’abord ; presque toutes les mythologies antiques en parlaient. Il s’était ensuite consacré à l’étude de sa géologie, de son histoire supposée ; aucun peuple connu ne s’y était jamais rendu ! Même les peuples océaniens, vivant pourtant dans les environs de l’île, n’y avaient jamais été. Et pourtant, tous les mythes s’accordaient sur un point : là-bas se trouvait l’éternité.
Nathanaël s’était renseigné également auprès du monde scientifique, mais personne ne s’était penché avec plus de précision que cela sur son étude. Les auteurs de science-fiction étaient finalement mieux renseignés que les chercheurs ! C’est d’après l’œuvre de l’un d’entre eux qu’il avait baptisé l’île Ygdril.
L’hélicoptère était maintenant tout proche de la terre. Une longue plage de sable blanc courait tout le long de l’océan d’un bleu si pur que même du haut de son appareil, Nathanaël pouvait voir les fonds marins. Des poissons de toutes les couleurs y nageaient paisiblement, profitant des coraux bariolés pour jouer ou se reposer. Des cocotiers se penchaient au-dessus de l’eau, comme pour inviter à venir s’allonger sur leurs troncs et plonger ses mains dans l’ondine. En remontant le sable blanc, une végétation luxuriante abondait jusqu’au cœur de l’île, au centre duquel se trouvait un volcan éteint et recouvert d’herbes et de fleurs tropicales.
Le jeune archéologue manœuvrait son appareil avec précaution ; il n’avait passé son permis que très récemment. Il serra les dents en observant le dessin circulaire de l’herbe sous la puissance des pales, descendit tout doucement et posa enfin l’hélicoptère au sol.
Il coupa le moteur. Pendant un instant, il resta immobile, un sourire béat aux lèvres : le voici enfin sur la terre d’Ygdril ! Après des mois de préparation, d’observation, il y était pour de bon !
Il ouvrit la cabine. L’air chaud des tropiques lui caressa le visage, lui apportant des arômes de fleurs. Les bords du cratère étouffaient les sons, et il lui semblait qu’une vague de sérénité remplissait l’atmosphère de ce lieu magnifique. L’endroit était tellement beau qu’il y aurait volontiers passé des jours.
— Allez, mon garçon, ce n’est pas encore le moment de profiter de la plage !
Il alluma un petit magnétophone et enregistra son premier message :
— Ici Nathanaël Epidaure, 21 juin 2021, 9h42, heure française. Arrivé à Ygdril. Température 32 degrés, temps dégagé. Ai bien atterri, hâte de commencer les recherches.
Il déchargea de l’hélicoptère un large sac à dos où se trouvaient des vivres et de quoi établir un campement sommaire. Il s’assura avoir de quoi tenir pour la journée et le lendemain matin. L’île mesurait une superficie d’une cinquantaine de kilomètres mètres carrés selon ses estimations à bord de l’hélicoptère ; il lui semblait inutile de se charger trop.
Il se munit également d’une sacoche contenant un magnétomètre, un appareil servant à mesurer les champs électromagnétiques dans le sol. D’après ces recherches, il devait chercher une sorte de pierre runique qui serait fortement chargée en énergie. Ce serait elle qui aurait été au centre de tous les mythes et légendes.
Fin prêt, Nathanaël poussa un cri de joie en levant les bras au ciel. Une aventure trépidante l’attendait !

***

La jungle dans laquelle s’aventurait Nathanaël était un véritable petit coin de paradis. Les plantes étaient verdoyantes, les mousses qui épousaient les troncs et les pierres semblaient les cajoler, les oiseaux chantaient et se répondaient en une chorale mélodieuse. Un bruit dans un arbre retint l’attention du jeune homme. Il s’immobilisa et observa, tranquille. Une forme de la taille d’un chat faisait se mouvoir les feuilles d’arbres enlacés. Les palmes s’écartèrent, et Nathanaël regarda émerveillé un panda roux émerger paresseusement de sa couche. Il admira l’animal s’étirer et se débarbouiller la truffe entre ses pattes.
Le magnétomètre dans sa main le rappela à l’ordre ; aussi mignon soit-il, l’excuse « je me suis arrêté des heures pour regarder en panda roux » ne lui semblait pas recevable. Nathanaël jeta un dernier regard attendri au mammifère avant de reprendre sa route.
L’appareil affichait une carte des sols et de ses cordonnées maximales et minimales en champ électromagnétique. La coordonnée maximale était probablement celle de la pierre. L’archéologue progressait dans cette direction, en veillant à prendre les chemins tracés par les bêtes. Il avait grandi dans le respect de la nature. Il avait appris à pister les animaux, à reconnaitre les aliments comestibles et non comestibles et à s’orienter avec le soleil. Se déplacer en jungle était pour lui naturel.
Rapidement, il entra à l’orée d’une clairière baignée de soleil. Une pierre dressée se tenait en son centre. Il regarda son écran : le champ le plus élevé provenait de cette pierre !
Religieusement, le cœur battant, Nathanaël s’approchait de la roche. La nature s’était tue, comme émue par l’événement qui était en train de se produire. Le jeune homme sentait l’air se rafraichir et atteindre une température très agréable. Il était maintenant arrivé face à la pierre. Au milieu de celle-ci, à la hauteur de sa poitrine, se tenait une petite niche. Et à l’intérieur de celle-ci, une autre pierre, blanche, sur laquelle étaient gravés des symboles inconnus luisait d’une couleur bleue.
La pierre runique ! Nathanaël approcha lentement ses mains, et prit délicatement l’objet. Le bleu qui en émanait brilla plus fort. Avec émotion, il passa ses doigts sur les signes gravés. La pierre émit un son cristallin. Un frisson lui parcourut l’échine.

2. Miyamoto
Un frisson lui parcourut l’échine. La cascade sous laquelle il était assis tombait sur son dos en une rafale glacée. Les mains jointes, le samouraï se préparait au combat. À chaque instant.
Pour un guerrier, le combat se dessine dans chaque instant de la vie. Dans le regard porté sur le monde, sa façon de concilier les arts de la guerre et de vivre au quotidien. L’école de sabre de Miyamoto répondait à quatre principes : se forger dans la Voie en pratiquant soi-même, suivre son intuition, prêter attention aux moindres détails, et ne rien faire d’inutile.
Se fondre dans la cascade répondait à ses principes. Par la pression de l’eau sur ses épaules, le guerrier endurcissait son corps. En posture de méditation, il fermait ses yeux pour mieux ouvrir ses perceptions. Grâce à elles, il distinguait précisément ce qui se passait autour de lui ; du vent qui berçait les branches aux poissons qui faisaient remuer la vase sous le caillou sur lequel il se tenait. Et enfin, entièrement à sa pratique, il se tenait immobile, silencieux et aligné.
Cela faisait maintenant plusieurs heures que le samouraï restait ainsi. Il s’imprégnait du « ki » de l’île, de son énergie. Il était venu jusqu’ici pour s’entrainer. L’île avait une certaine réputation au Japon. On disait que des démons vivaient ici, et que seuls les plus puissants des guerriers pourraient leur survivre. Jusqu’à présent, personne n’avait trouvé le courage, ou l’inconscience, de s’y rendre.
Personne, sauf Miyamoto. Puissant. Immobile. Seul au milieu de la jungle.

3. Pierre-Edmond
Seul au milieu de la jungle. Quel calvaire ! Voilà maintenant au moins une heure que Pierre-Edmond marchait dans cette satanée forêt à la recherche de nourriture. Et rien en vue ! Pas un fruit, pas une racine un tant soit peu appétissante, rien !
Le comte, mécontent, jeta sa chemise sale et froissée au sol de rage. Et dire qu’il avait été heureux d’apercevoir au loin une terre après le naufrage du navire à bord duquel il avait pris place ! Comme un imbécile, il s’était dit qu’il serait rapidement secouru, important comme il était. Et pourtant, voilà trois jours déjà qu’il avait fait naufrage, et pas une voile française à l’horizon !
De rage, il mit un coup de pied à une branche tombée à terre… Et hurla de douleur. Ce qu’il avait pris pour une branche était une racine, et le voilà désormais en train de sautiller en tenant son pied de toutes ses forces.
Maudits soient ces armateurs incapables ! Il avait suffi d’une malheureuse tempête pour que l’équipage décède et que lui, Pierre-Edmond de PierreEdgard, se retrouve seul sur cette île ! On avait pourtant bien dû noter son absence parmi les cadavres. Que faisait donc le gouvernement ?
Plantant fièrement ses pieds dans le sable, Pierre-Edmond fixa l’horizon, affichant une mine des plus boudeuse. On avait intérêt à le retrouver, et il fallait faire vite !

4. Nathanaël
Il fallait faire vite ! La pierre que Nathanaël tenait entre ses mains était maintenant devenue brûlante. Les symboles étranges passaient du bleu au rouge, et le son au début cristallin qu’elle émettait était maintenant si fort que l’envie de se boucher les oreilles étranglait le jeune homme.
« Bon sang, mais dans quelle galère je me suis fourré ? » pensait-il.
Il avait le pressentiment qu’il fallait faire taire la rune. Il caressa les symboles, leur parla d’une voix douce, cherchait un levier, un bouton, ou n’importe quoi qui lui permettrait d’interagir avec la pierre. Il avait beau l’étudier sous tous ses angles, il ne trouvait rien !
Il passait et repassait sa main sur les symboles, tâchant d’en comprendre le sens malgré le cri perçant. Il n’avait jamais vu cet alphabet. Il était constitué de formes géométriques très angulaires avec, de temps en temps, des envolées comme si la pierre avait été gravée par un pinceau. Le tout était harmonieux et puissant.
Mais actuellement, il fallait bien admettre que Nathanaël n’était pas très réceptif à l’émerveillement.
— Tu vas te taire, oui ?
Il jeta la pierre au sol.

BANG !

5. Miyamoto
BANG !

6. Pierre-Edmond
BANG !

7. Nathanaël.
« BANG ! » fit la pierre en touchant le sol. Nathanaël s’était protégé le visage de ses bras, recroquevillé sur ses jambes. L’explosion produite autour de lui avait fait trembler le sol. Il dégagea lentement sa tête.
La pierre était intacte, à l’endroit de sa chute. Il n’y avait pas de cratère, ni aucun signe d’explosion ou de dégradation du sol quelconque.
Le jeune homme était très surpris. D’où donc provenait cette explosion, si ce n’était de la pierre ? Il regarda autour de lui et resta muet de stupeur.
L’île avait radicalement changé de visage. La clairière dans laquelle il se tenait était désormais une colline envahie de plantes grasses. La jungle qui l’entourait quelques instants auparavant était maintenant une mangrove, où les racines des plantes s’enfonçaient abondamment dans une eau marronnasse. À la place d’oiseau, il entendait des crissements d’insectes.
— Qu’est-ce que c’est que ce bordel… murmura-t-il.
Il jeta un œil à la pierre, et s’empressa de la ramasser ; cette dernière était en train de s’enliser dans une vase visqueuse. Il l’essuya et la porta à hauteur de son visage.
— Tu peux me dire, toi ?
La pierre resta de marbre. Nathanaël la rangea dans son sac à dos, pressé de rejoindre son hélicoptère.
Une île protéiforme… Il n’avait jamais vu ça ! Et le fait qu’elle se soit modifiée lorsqu’il l’avait jetée n’était pas un hasard. Avait-il réveillé un mécanisme en la parcourant des doigts ? L’archéologue en était quasi-certain. Peut-être n’aurait-il pas dû la déloger ? Mais après tout, comment une simple pierre peut-elle changer toute la topographie d’une île, rien que par un son, ou son emplacement, ou encore par sa chute ?
Nathanaël balaya toutes ces questions qui ne lui servaient à rien dans l’immédiat. Il était certain de deux choses. La première est que cette pierre avait un pouvoir bien plus important que ce qu’il avait supposé. Et la deuxième, il n’était plus en sécurité ici.
Pour s’assurer sa direction, Nathanaël sortit sa boussole de sa poche. Après tout, changement de végétation ou pas, le nord restait toujours le même ! Il savait son hélicoptère au sud-ouest de sa position. Il s’orienta, et se tourna vers le chemin des bêtes qu’il avait suivi initialement.
Enfin… Le chemin des bêtes avait disparu. À la place, une forêt de racines plongées dans une eau visqueuse. Mais il n’avait pas le choix ; Nathanaël quitta la petite butte sur laquelle il se trouvait et s’enfonça jusqu’au ventre dans l’eau. Il avait beau avoir exploré plusieurs contrées reculées, marcher dans une eau opaque ne le rassurait pas.
— Ne pense pas aux serpents. Rappelle-toi le panda roux. Un petit panda roux tout mignon…
Il respira un grand coup. Fit remonter son sang-froid. Il se mit en marche.

8. Miyamoto.
Il se mit en marche. Les deux sabres à sa ceinture. Prêt au combat.
Miyamoto n’était pas spécialement superstitieux. Il respectait les dieux, honorait leurs statues, mais ne faisait jamais affaire avec eux. Il avait bien trop à faire sur sa propre voie.
Il sentait bien en revanche que l’atmosphère s’était épaissie. Comme si une malédiction était tombée sur l’île. La cascade s’était soudainement tarie, les plantes verdoyantes s’étaient changées en un vert sombre tirant sur le marron et l’air était humide et moite.
Le samouraï descendit la pente en haut de laquelle il se trouvait. Il était cependant étonné ; il ne pensait pas être autant monté à l’aller. Il avait pourtant bien prêté attention à ce détail. Il savait d’instinct que cela ne présageait rien de bon. Il découvrit bientôt que l’eau avait envahi les racines des plantes. Aucun doute, l’île avait bel et bien changé de visage.
Comme face à un adversaire que l’on découvre, Miyamoto observait tout son environnement. La façon qu’avait l’air de circuler. Le moindre son aux alentours. Les éventuels faiblesses et défauts des environs, où aller et comment frapper si nécessaire.
Une fois de plus, et comme à chaque instant de son existence, il était prêt à se battre. Au moment où il laissait s’échapper un long souffle d’air, un bruit le fit se retourner. Malgré toutes ces années d’entrainement, il ne se serait jamais attendu à ce qu’il avait sous les yeux.

9. Pierre-Edmond
Il ne se serait jamais attendu à ce qu’il avait sous les yeux. Que l’île se soit complètement métamorphosée, soit, passe encore. Mais de là à avoir sous les yeux des espèces de gros poulets géants, alors là, Pierre-Edmond en aurait mangé sa perruque ! Lui arrivant à hauteur du torse, ces gros volatiles au bec crochu le regardaient avec des yeux ronds, visiblement aussi étonnés que lui de découvrir cet étonnant bipède.
Cependant, un instinct primaire rejaillit chez le comte ; s’ils étaient aussi patauds, ils devraient être facile à attraper, et donc prêt-à-manger…
Retroussant ses manches, le comte s’approcha vers les volailles d’un pas qu’il trouvait léger et discret. Mais les gros oiseaux le gardaient toujours à l’œil, et reculaient en même temps que Pierre-Edmond avançait. Ce dernier ne s’en rendait pas compte, et se léchait déjà les lèvres en avisant le plus gros d’entre eux. Petit à petit, les oiseaux se mirent à courir. Pierre-Edmond les talonna en se courbant pour être, selon lui, moins visible. Mais les oiseaux n’étaient pas dupes, et étaient bien plus habiles que lui à courir dans le terrain marécageux.
La distance entre les oiseaux et le comte ne cessait de grandir, et ce dernier courait à présent jusqu’à perdre haleine. Dans un dernier élan pour les rattraper, il allongea ses foulées… Et tomba face la première dans la boue.
La peste soient ces bêtes ! Il se releva furieusement. Il allait attraper un de ces satanés bestiaux, et il comptait bien lui rendre la monnaie de sa pièce !

10. Nathanaël
Il comptait bien lui rendre la monnaie de sa pièce ! Dès qu’il serait rentré, il se pencherait sur cette pierre et percerait enfin son secret !
Le jeune homme ruminait en manipulant l’objet de sa rancune. Après avoir traversé la mangrove moitié nageant, moitié marchant, il s’était fait happer par des sables mouvants et avait bien failli y passer !
Il appuyait de toutes ses forces sur les runes, comme pour enclencher un mécanisme. Il s’échinait le long des arêtes de la pierre, sur chacune de ses faces, et rien !
— Tu vas marcher la putain de tes morts… rageait-il en frappant la pierre.
Il songea furieusement à laisser tomber quand… BANG !
11. Miyamoto
BANG !

12. Pierre-Edmond
BANG !

13. Nathanaël
BANG ! L’île changea une nouvelle fois de visage. La jungle était revenue, la terre était de nouveau sèche, la végétation luxuriante. Le voici revenu à son point de départ !
Profitant de cette occasion pour retrouver son hélicoptère, Nathanaël rangea la pierre dans son sac à dos et ajusta la direction de sa boussole. Il s’apprêtait à partir, quand il entendit une voix féminine hurler.
— À L’AIDE !!! SAUVEZ-MOI !!!
Nathanaël resta un temps tétanisé. Il y avait quelqu’un d’autre sur cette île ? Et en danger ?
Il regarda sa boussole. Le cri venait de la direction opposée. Mais quelqu’un avait besoin d’aide. La réflexion fut rapide. Il partait à sa recherche !
Les cris étaient nombreux et répétés. Le jeune homme se laissa guider par eux, enjambant à toute vitesse les troncs et les obstacles qui parsemaient sa route. Il courait si vite et si lestement qu’il lui sembla voler. Rapidement, il arriva sur les lieux où se déroulaient, devant lui, une terrible scène : une jeune femme typée des îles dans des vêtements de soie avait grimpé tout en haut d’un arbre, s’écorchant les jambes et les mains. Au pied de cet arbre, remuant la queue et fixant sa proie, un immense tigre ronronnait comme un chat devant sa souris.
La jeune femme était dans un immense état de panique. Elle tentait de grimper plus haut, mais les branches où elle se trouvait étaient frêles et pliaient sous son poids.
Le tigre avait entendu le jeune homme arriver. Il lui jeta un regard, gronda en lui montrant les dents.
Nathanaël laissa tomber son sac à dos et détacha de sa ceinture le couteau qu’il gardait toujours sur lui. C’était une arme bien légère comparée aux dents et aux griffes de l’animal, mais c’était la seule qu’il avait. Il fit face au tigre, le cœur battant à tout rompre.
Le félin progressait lentement, sûr de sa force. Sa queue fouettait l’herbe derrière lui, ses lourdes pattes s’accrochaient dans le sol avec précision. Les muscles sous sa peau roulaient avec souplesse. Il était prêt à bondir, prêt à tuer.
Nathanaël avait la gorge sèche et les muscles tremblants. Il essayait de garder sa dignité, malgré la mort certaine et tigrée qui s’avançait vers lui. Si son heure était venue, autant en faire son heure de gloire !
Il essaya de deviner quels pourraient être les points faibles de l’animal. La gorge, les yeux, le museau. Il devait se concentrer dessus, et attaquer au moment où la bête fondrait sur lui. Il n’avait droit qu’à un seul essai. S’il échouait, il était mort.
Il prit une grande inspiration. Avant même qu’ils aient le temps d’expirer, le fauve et lui sursautèrent tous les deux de surprise. La jeune fille était descendue, et lui avait jeté une branche sur la bête !
Acte à la fois héroïque… et complètement stupide. Avant même qu’elle ait eu le temps de faire quoi que ce soit, le tigre bondit sur elle et lui empoigna le bras dans sa gueule. Elle hurla :
— AAAAAAAAAHHHHHH !!!!
Son cri de douleur se joignit à celui d’horreur de Nathanaël. L’animal tira d’un coup sec et lui arracha le bras. Le sang vola de partout, éclaboussant jusqu’au visage du jeune homme tétanisé. La jeune fille lui lança un dernier regard, avant que les crocs de la bête ne se referment sur son visage, broyant son crâne dans un craquement sonore.
Nathanaël se pencha pour vomir. Le tigre, se rappelant de sa présence, se tourna vers lui, la gueule rouge de sang, un lambeau de chair pendant entre ses babines. Il bondit sur le jeune homme, la mort dans les yeux. Il leva sa patte griffue, l’abattit sur le sac à dos de sa victime et…
BANG !

14. Miyamoto
BANG !
Le samouraï restait immobile. Face à lui, un lézard gigantesque le regardait avec des yeux doux, mâchant une énorme feuille verte et grasse. Derrière lui s’en tenaient d’autres, tous d’un vert sombre. Le soleil se reflétait sur leurs écailles. Des jeunes se désaltéraient dans un cours d’eau.
Soudain, un bruit sourd venant de l’est retenti, semblable au cri d’un immense prédateur. Le géant lâcha sa feuille et s’enfuit, accompagné de tout le troupeau comme d’un commun accord. Le sol trembla sous la puissance de leurs lourdes pattes, et Miyamoto rajusta son appui au sol afin de rester stable.
Les lézards géants disparus, le samouraï se tourna vers la source du bruit. Elle venait du centre de l’île. Il caressa du bout de ses doigts la garde de son sabre. Avec un tel allié à sa ceinture, il se savait prêt à combattre n’importe quel démon. Et après tout, c’était bien pour affronter l’inconnu qu’il était venu ici.
Un large sourire dévoila ses dents. Un défi s’annonçait. Une occasion de plus de regarder la mort dans les yeux se présentait.

15. Nathanaël
Une occasion de plus de regarder la mort dans les yeux se présentait. Ou plutôt, une occasion de plus de prendre ses jambes à son cou était tout à fait présente !
Nathanaël courait le plus vite qu’il pouvait. Sur ses talons, le tigre avait laissé place à un énorme T-Rex qui semblait bien déterminé à le gober tout rond ! Par chance, les arbres ralentissaient le monstre, et le jeune homme parvenait à garder une légère distance. Mais pour combien de temps ?
Il était encore couvert du sang de la jeune fille et l’odeur de mort lui restait dans le nez, lui faisant perdre complètement son sang-froid. Pour la première fois depuis des années, Nathanaël était en panique totale. Et qui dit panique totale dans pareilles conditions, n’augure rien de bon…
Il avait réussi à sortir de son sac la maudite pierre runique. Il bidouillait le mécanisme, espérant désespérément retrouver son hélicoptère. S’il arrivait à se sortir de cette situation, jamais plus il ne partirait à l’aventure !
Le dinosaure rugit, lançant une énorme goutte de bave sur Nathanaël qui cria de terreur. À son tour d’être mangé !
La bave lui coulait dans les yeux et dans la bouche. Toujours courant, il frappa la pierre. Celle-ci se mit à clignoter en rouge, un son plus strident que les autres lui perça le tympan, et…
BANG !

16. Pierre-Edmond
BANG !
Pierre-Edmond leva les yeux au ciel. Cette foutue forêt venait de nouveau de changer ! Il venait de grimper au sommet d’une montagne pour voir au large quand la marine, décidément bien lente, viendrait le chercher, et voilà qu’elle venait de devenir plus haute encore !
Pierre-Edmond continua à grimper, pestant et jurant. Quand il rentrerait en France, il ferait passer un décret ordonnant de venir raser cette fichue île. Qu’elle soit rayée une bonne fois pour toutes de la carte.
Le comte avait même été jusqu’à retrousser honteusement ses manches pour ne pas déchirer son habit. Il était couvert de terre et de sueur, il aurait été la risée de la cour !
Enfin le voici en haut de la montagne. Il regarda devant lui d’un œil noir, et aperçut que la montagne formait un vaste cratère. Au milieu de celui-ci, il pouvait apercevoir au loin une curieuse machine. De loin, elle ressemblait à une sorte de voiture, mais rien pour atteler les chevaux. Vers l’arrière, une queue bizarre soutenait une hélice à la manière d’un moulin. Une seconde hélice était orientée étrangement vers le haut.
Pierre-Edmond était curieux ; si cette étrange machine se tenait là, c’est probablement que quelqu’un l’y avait mis…
Il descendit le cratère en courant. Arrivé à la hauteur de la machine, il l’inspecta longuement. Elle reposait sur des sortes de barres, comme pour les traineaux, mais rien ne laissait supposer qu’on puisse y atteler des chevaux. Une cabine de verre était située sur l’avant. Il y avait une porte, qui s’ouvrit ! Le comte y entra, quelque peu méfiant. Il y avait de grands fauteuils confortables et un tas de boutons, leviers, instruments étranges auxquels il ne comprenait rien. Intrigué, il appuya sur l’un d’entre eux. La machine se mit à émettre des sons effrayants !
Il sauta à l’extérieur de la machine. Aucun doute, celle-ci était l’œuvre du diable !
Il alla se munir de grosses pierres, et les jeta de toutes ses forces sur la machine. Il répéta la manœuvre plusieurs fois, brisant l’hélice du démon et la cabine des enfers !
Au bout d’une longue lutte acharnée, la machine se trouvait dorénavant décharnée. Satisfait, Pierre-Edmond s’empressa de quitter les lieux pour rejoindre la plage. Bon sang ! Qu’il avait hâte de partir sans demander son reste !

17. Nathanaël
Qu’il avait hâte de partir sans demander son reste ! Couvert de sang humain, de bave de dinosaure, de boue, de terre, de poussière, Nathanaël escaladait le cratère pour rejoindre son avion. Qu’il était pressé de décoller de cette île !
Dans son sac, il sentait la pierre chaude, comme si toutes ses émotions l’avaient atteinte. Fichue pierre ! Elle émettait un son continu, une sorte de bourdonnement qui se faisait de plus en plus fort tandis que l’archéologue, rompu, grimpait en direction de l’hélicoptère.
— Ferme-la, mais ferme-la… grinçait le jeune homme entre ses dents.
Il n’en pouvait plus de cette pierre ! Elle ne lui avait apporté jusque-là que des malheurs ! Il doutait même que ça soit une bonne idée de la ramener de cette île. Si elle amenait aussi le malheur sur le continent, les conséquences pourraient être catastrophiques…
Il continuait ainsi à grimper, se bouchant les oreilles tant le son émis par la pierre devenait insupportable. Il avait essayé de l’étouffer en l’enroulant dans tous les tissus qu’il avait sur lui, mais le son demeurait tout de même bien trop fort !
Enfin, il arriva jusqu’en haut du cratère ! Il regarda en son centre si son hélicoptère s’y trouvait bien et…
L’hélicoptère avait été complètement détruit. Dans l’état où il était, impossible de le réparer. L’hélice brisée gisait au sol, la cabine était éclatée, la queue tordue.
Nathanaël dévala la pente. Il restait peut-être quelque chose d’utilisable dans l’appareil, au moins de quoi contacter l’extérieur, n’importe quoi ferait l’affaire ! La pierre continuait toujours son bruit envahissant, mais le jeune homme était bien trop préoccupé par l’hélicoptère pour s’en soucier.
À l’intérieur de la cabine, tout avait été détruit. Le jeune homme avait beau chercher, il devait bien se rendre à l’évidence : il ne restait plus rien d’utilisable.
Soudain, une intuition germa dans son esprit. L’hélicoptère ne s’était probablement pas détruit tout seul. Quelqu’un d’autre était surement à l’origine de ce massacre. Et probablement quelqu’un qui se trouvait encore sur l’île, à l’instant même…
Il sortit son couteau. Si on cherchait à l’attaquer, il serait prêt. Autour de l’hélicoptère se trouvaient des traces de pas, qui allaient vers l’engin et en repartaient. Son intuition ne l’avait pas trompé ; il y avait bel et bien quelqu’un d’autre avec lui. Et ami ou ennemi, il n’y avait qu’une seule façon de le savoir.
Il laissa son sac près de l’hélicoptère pour être plus discret. La pierre faisait tellement de bruit qu’il risquait surtout de se mettre en danger en la gardant avec lui. Déterminé à quitter l’île, il commença à pister les empreintes de pas.

18. Miyamoto
Il commença à pister les empreintes de pas. Il en avait repéré, des fraiches, qui allaient vers le centre de l’île. Dans la direction opposée d’où couraient les lézards géants. Il arrivait à présent en haut d’une montagne. Ses sens étaient en éveil. Il entendait, provenant de l’autre versant, comme un bourdonnement. Il porta la main à son sabre, et grimpa en prenant bien garde à rester dans une zone couverte le temps d’arriver au sommet ; s’il devait y avoir un affrontement, il valait mieux que ce soit lorsqu’il aurait l’avantage de la pente.
Il y arriva très vite. Au creux de la vallée se trouvait une machine étrange comme il n’en avait jamais vu. Et à quelques mètres à sa gauche, il vit un jeune occidental, couvert de sang visqueux. Le samouraï posa sa main sur sa garde. L’Occidental le vit. Il le menaça de son couteau.

19. Nathanaël
Il le menaça de son couteau. En haut du cratère, un homme qui ressemblait à s’y méprendre à un samouraï du Japon féodal le regardait, impassible, la main posée sur son arme, comme prêt à le découper.
— Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous me voulez ? hurla-t-il dans sa direction.
L’homme resta immobile. Nathanaël continuait à le pointer de son couteau. Il ignorait qui était ce type, d’où il venait et ce qu’il voulait, mais c’était lui qui avait détruit son hélicoptère, il en était absolument sûr !
— Hé ! Réponds-moi quand je te parle !
L’immobilité parfaite du japonais le rendait fou. Il avait saccagé son unique moyen de transport, et voilà qu’il le regardait comme il aurait regardé une mouche se cogner contre une vitre ! C’en était trop pour Nathanaël. Il regarda le japonais droit dans les yeux, avec tout le mépris dont il était capable. Il prit une grande inspiration, et il cracha par terre.

20. Miyamoto
Il prit une grande inspiration et il cracha par terre. Ce fut le signal pour le samouraï.
D’un geste précis, il bondit en avant, et dégaina son katana en visant la gorge de l’imprudent. La pointe trancha la gorge sans difficulté. Le sang jaillit de la blessure, et l’adversaire tomba à terre, émettant un gargouillement étranglé. Les yeux révulsés, le corps émettait des soubresauts, une main tentant vainement de retenir le sang, l’autre se tendant vers lui comme pour lui demander de l’aide. Mais le samouraï restait impassible. Tout le monde sait bien que l’on n’insulte pas un guerrier.
Il essuya son sabre sur le corps encore chaud, et rangea la lame dans son fourreau. Il avait encore du temps à passer sur cette île. Jusqu’à rencontrer un adversaire à sa mesure.

Marion Germain, novembre 2019

 

23 janvier 2020