Baldr et Séléné

Voilà longtemps de cela, au temps des Rois et des Reines, vivait dans un village un jeune homme appelé Baldr. Âgé d’à peine dix-huit ans, il demanda en mariage Séléné, la plus belle femme d’Halios. La jeune prétendante était amoureuse de Baldr depuis leur plus tendre enfance, aussi elle accepta avec joie.
Ils attendirent que revienne la belle saison pour l’événement. Celle où les arbres en fleur délivraient leurs parfums, où la lumière du soleil fait ressortir les couleurs vives des maisons et où le soleil couchant découpe en noir sur or la silhouette des cyprès bleus vert. Au premier jour de l’été, les cloches de l’église sonnèrent pour le jeune couple, sous les applaudissements de tout le village. Tout le monde était venu à la cérémonie ; Baldr riait de bonheur au bras de sa belle, resplendissante dans sa robe blanche que recouvrait ses cheveux de miel. Dans ses yeux bleus, Baldr pouvait clairement lire « je t’aime ».
Comme le voulait la coutume, le village leur avait offert une petite maison pour sceller leur union. Ils vivaient désormais à deux, dans une maison de pierre blanche recouverte de lierre et de lilas sur une colline au-dessus du village. Un banc de pierre reposait le long de la bâtisse. Les deux amoureux s’y installaient souvent pour regarder ensemble la course du soleil surplombant la vallée. La vie leur semblait douce et pleine de promesses.

***

Vint le jour où une voyante arriva au village. On racontait dans tout le Royaume que ses prédictions s’avéraient toujours vraies. Tout le monde en parlait à chaque coin de rue, si bien que la nouvelle parvint aux oreilles du jeune couple. Baldr n’était nullement intéressé par ces histoires de bonne femme, mais Séléné trépignait d’impatience et mourrait d’envie d’essayer. Respecter les désirs de sa bien-aimée étant primordial pour lui, Baldr accepta de l’accompagner l’après-midi même.
Ils descendirent ensemble le chemin de terre qui séparait leur maison du village, et arrivèrent bientôt à la place de la fontaine, en face de l’église. Séléné était toute excitée ; ce n’était pas tous les jours qu’on pouvait découvrir son avenir ! Baldr regardait sa femme avec amour. Son sourire tiré jusqu’aux oreilles la rendait éblouissante.
La voyante logeait dans sa propre tente qu’elle avait montée depuis son arrivée. Elle paraissait petite et usée par les voyages. La vieille attendait à l’entrée, toute rabougrie et aussi usée que la toile derrière elle.
Séléné s’avança en faisant onduler ses cheveux de miel.
— Bonjour ma bonne dame, je m’appelle Séléné ? Je viens vous voir pour que vous me racontiez mon avenir ! dit-elle de sa voix légère.
— Bienvenue mon enfant, répondit la vieille dame avec un timbre rauque. Es-tu bien sûre que c’est ce que tu souhaites ? Le futur peut paraitre bien fade une fois découvert.
— Oh ! Je n’en ai pas peur ! Après tout, j’ai ce qui m’est le plus cher toujours avec moi ! chantonna la belle en prenant son époux par le bras.
Baldr avait beau observer avec attention les faits et gestes de la voyante, les mots de son épouse chatouillaient son cœur.
— Si tu es bien sûre de ce que tu souhaites, alors suis-moi, l’invita la vieille dame. Par contre, je te mets en garde ; ton avenir ne t’appartient qu’à toi seule. Une fois révélé, tu ne pourras en parler à personne et son fil t’échappera pour toujours. Alors, veux-tu me suivre mon enfant ?
Séléné se tourna vers Baldr. Il put lire clairement sa question dans son œil, et y répondit avant même que sa belle n’ouvrit la bouche :
— Fais-toi confiance, c’est à toi de choisir. Quoiqu’il en soit, je te soutiendrais toujours, mon hirondelle.
La belle lui sourit, l’embrassa avec la légèreté d’une plume.
— Merci mon amour, lui dit-elle.
Elle suivit la voyante dans sa tente. Baldr décida de prendre son mal en patience et s’assit sur la fontaine. Il se concentra sur les jeux du soleil sur l’ondine pour chasser de sa tête de mauvaises pensées. Il n’arriverait rien à sa douce, tant qu’il serait là ! Le jeune homme prit une profonde inspiration. Il ne lui restait plus qu’à attendre.
Séléné sortit de la tente au bout d’une vingtaine de minutes. Baldr se leva pour l’accueillir… et tomba des nues. La belle pleurait à chaudes larmes. Baldr se précipita pour la prendre dans ses bras, mais son épouse semblait ne pas le voir, comme si elle était figée dans ses pleurs.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? questionna le jeune homme.
Mais Séléné n’arrivait pas à parler au travers de ces larmes. Baldr lança un regard furieux à la voyante qui les regardait à l’embrasure de sa tente.
— Qu’est-ce que vous lui avez raconté ?
— Seulement ce qu’elle m’a demandé.
— Cessez vos sornettes ! Qu’est-ce que vous lui avez fait ?
Alors qu’il s’apprêtait à avancer sur la vieille pour l’intimider, Séléné arrêta sa course d’un geste du bras. Elle parvint à murmurer malgré sa voix tremblante :
— Elle m’a prédit que je ne serais jamais heureuse.

***

Baldr tenait fort Séléné dans ses bras, tous deux blottis dans le lit nuptial. Il l’avait portée pour rentrer jusqu’à chez eux. La nuit venait de tomber et Séléné pleurait toujours.
Le jeune époux était sous le choc de la nouvelle. Sa femme avait réussi à lui raconter son entrevue avec la voyante entre deux crises de larmes. La vieille avait commencé à lui énumérer les événements marquants de sa vie avec une précision redoutable. Elle lui avait ensuite demandé à nouveau confirmation pour lire son avenir. Séléné avait accepté, et la vieille lui avait tout expliqué en détail. Et combien elle regrettait sa décision… Mais chaque fois qu’elle essayait de formuler son avenir, les mots lui échappaient, et elle ne pouvait plus que répéter : « je ne serais jamais heureuse ».
Ils s’endormirent, épuisés, lovés dans les bras l’un de l’autre.

***

Le lendemain, ainsi que les jours qui suivirent, Séléné devenait de plus en plus triste. Elle ne mangeait plus, et cherchait la compagnie de Baldr à tout instant. Quand il s’absentait, même un court instant, elle paniquait et hurlait jusqu’à le retrouver. Le jeune homme savait que cela ne pourrait pas durer éternellement. Il se mit à réfléchir. Qu’est-ce qui pourrait rendre sa belle heureuse ?
À force de tourner et de retourner la question, il finit par trouver une réponse qui lui semblait juste. Il allait trouver beaucoup d’argent, et mettre sa femme à l’abri de la misère pour le restant de ses jours. Il avait entendu parler d’un riche paysan, à seulement quelques jours de marche, qui cherchait des hommes jeunes et vigoureux pour travailler pour lui, et qui promettait de les payer grassement.
Il appela un matin la mère de Séléné chez eux pendant que cette dernière dormait encore. Elle veillerait sur sa fille le temps de son absence. Baldr partit, non sans déposer sur le front de son aimée un tendre baiser.

***

— Tu travailleras aux soins des vaches chaque matin. Ensuite tu aideras aux champs toute la journée, et le soir, tu t’occuperas des moutons. Et ceci tous les jours, sans exception, pendant un an.
— Bien monsieur.
— Vildur, mon petit, pas de monsieur entre nous !
— Bien Vildur. Je commence quand ?
— Dès que tu auras posé tes affaires dans ta chambre ! Freya, ma femme, va te l’indiquer. Demande-lui, elle est à la grange !
Le travail était rude, mais Baldr ne s’en plaignait pas. Il avait appris à aimer Vildur, Freya et les bêtes dont il s’occupait. À la fin de chaque mois, Vildur lui donnait une coquette somme. Baldr en envoyait la majeure partie à Séléné, et en gardait un peu pour lui, juste au cas où.

***

Un an s’écoula, à l’issue duquel Baldr prit congé de ses employeurs. Il rentrait au village !
Mais arrivé chez lui, le cœur du jeune homme se serra dans sa poitrine. Séléné était terne, ses cheveux de miel n’étincelaient plus au soleil et ses yeux bleus semblaient recouverts d’un voile gris.
— Enfin tu es rentré ! s’écria-t-elle en le serrant dans ses bras.
— Je suis si heureux de te voir, mon hirondelle, lui murmura-t-il en se laissant enivrer par l’odeur de son cou.
— Tu m’as tellement manqué…
— Toi aussi tu m’as manqué. Chaque jour.
Ils restèrent ensemble les jours et les nuits qui suivirent. Grâce à l’argent qu’il avait gagné durant l’année écoulée, Séléné n’avait manqué de rien, et il leur restait encore de quoi bien vivre pour des années. Mais quelque chose dans le visage de la belle s’obscurcissait dès qu’elle avait l’impression d’être à l’abri des regards. Baldr le sentait bien ; quelque chose manquait au bonheur de sa femme.
Baldr avait le sentiment de n’en avoir pas fait assez. Il réfléchit à ce qui pourrait combler Séléné. La voici à présent à l’abri du besoin ; que pouvait-il lui offrir de plus ?
La réponse s’imposa d’elle-même. Il l’aimait comme une reine, il lui apporterait un titre de dame à la cour du Roi.

***

Cette nuit, Baldr déposa un baiser sur le front de sa bien-aimée, et s’éclipsa discrètement. Il marcha jusqu’au matin en direction de Barwird, le bastion de chevaliers le plus proche situé à deux jours de marche.

***

— Écuyer ?
— Oui, messire. Je souhaite m’engager sous les ordres du Roi.
— Vous êtes trop vieux pour être écuyer.
— Je redoublerais d’efforts.
— Vous êtes trop vieux je vous dis !
Le chevalier responsable du fort ne voulait rien entendre. Cela faisait bien une heure que Baldr insistait, mais son interlocuteur ne démordait pas. Le jeune homme commençait à perdre espoir, quand une voix s’adressa à lui.
— Pourquoi souhaitez-vous entrer dans les ordres ?
Baldr se retourna. Un vieux chevalier en armure violette le regardait du haut de son cheval.
— Par amour.
Il expliqua rapidement la raison de sa venue. Le vieux chevalier eut un léger sourire pendant que le responsable du fort levait les yeux au ciel.
— Suivez-moi, je vous prends à mon service.
— Mais…
— Silence Alfur ! Suivez-moi, monsieur… monsieur ?
— Baldr.
— Suivez-moi Baldr. Et oh ! Alfur, vous noterez sur le registre que monsieur Baldr entre à mon service.

***

Le chevalier qui l’avait pris à son service s’appelait Lanval. C’était un des meilleurs chevaliers du Roi, et le doyen de Barwird. Beaucoup de jeunes écuyers auraient aimé être à la place de Baldr !
Lanval était un maître exigeant et juste. Grâce à lui Baldr progressa très vite et devint bientôt l’un des meilleurs écuyers du Royaume. Lanval et lui parcouraient le pays en quête de missions à accomplir. Bientôt, Baldr devint si bon au maniement de l’épée que Lanval lui fit forger une armure par un maitre armurier. Ils accomplissaient les missions d’égal à égal, et avec tant de bravoure et de complicité que le Roi entendit parler de leurs exploits. Il les fit appeler à la cour du château.

***

— Lève-toi, chevalier, lui intima le Roi.
Baldr obéit à son seigneur. La sensation de l’épée sur l’épaule l’avait ému au plus haut point.
— Tu as fait acte de bravoure en défendant mon Royaume contre bien des dangers. À présent, dis-moi, quel serait ton besoin le plus grand ? Exprime-le et je te l’accorderais.
Les pensées de Baldr se tournèrent immédiatement vers Séléné.
— Mon Roi, j’aimerais que ma femme, la belle séléné, puisse demeurer parmi les femmes de la cour. Voilà longtemps que je ne l’ai vue, et c’est pour elle que j’ai accompli ces exploits. Je vous prie d’aller la chercher dans notre village natal.
Le Roi afficha une mine attendrie. Il fit aussitôt préparer une voiture pour que l’on aille chercher la belle au village. Baldr faisait partie de l’escorte. Son cœur battait la chamade. Après trois ans de séparation, il allait retrouver Séléné !

***

Elle était encore plus pâle qu’auparavant. Sa peau était presque transparente par endroit, et ses cheveux avaient perdu tout leur éclat. Mais quand elle vit Baldr, la vie s’engouffra à nouveau dans ses yeux, et son sourire perça le cœur de son amour plus sûrement qu’une épée. Elle se jeta à son cou.
— Enfin tu es là !
— Oui mon hirondelle ! Et je t’emmène avec moi ! Je suis chevalier maintenant, et je t’emmène vivre à la cour du Roi !
Séléné sauta de joie à l’idée de suivre son époux. Leur vie de châtelain promettait d’être mouvementée ! Elle prit avec elle ses biens les plus précieux, et laissa la maison à sa mère. La vieille femme leur fit part de sa bénédiction en les regardant s’éloigner dans leur voiture.
Pendant tout le trajet, Séléné couvrit Baldr de baisers. Ce dernier était aux anges. Disparus, les chagrins de l’année passée ! Disparus les peines et la distances, Séléné était dans ses bras ! Ils allaient vivre leur amour avec la passion des premiers jours.
— J’ai envie que nous ayons un enfant, lui murmura-t-il à l’oreille.

***

Séléné tenait dans ses bras, épuisée, une petite tête blonde encore couverte de sang et de liquide amniotique. Le bébé pleurait et cherchait le sein de sa mère. Celle-ci regarda son époux, tous deux émus.
— Il a tes yeux !
— Et qu’est-ce qu’il crie fort !
Le nouveau-né avait à présent trouvé le sein maternel et tétait goulûment. L’accouchement s’était déroulé à merveille, et leur enfant promettait de devenir un petit d’homme vigoureux ! Baldr s’imaginait déjà chevaucher avec son fils. Il avait tout pour être heureux. Séléné avait retrouvé un teint rose et radieux. La vie au palais et la maternité lui allaient à ravir. La vie lui semblait à nouveau pleine de promesses.

***

Le devoir de Baldr finit par le rappeler. Deux ans après la naissance de son fils, le Roi le fit venir dans la salle du trône. Le Royaume était assailli par un dragon, et il avait besoin de ses meilleurs chevaliers pour le combattre. Baldr n’essaya pas de discuter ; il savait que les ordres du Roi sonnaient comme des ordres divins. Il alla annoncer la nouvelle à sa femme.
À cette annonce, les lèvres de Séléné frémirent. Baldr était déchiré par cette séparation, elle le savait. Elle tenta de faire bonne figure en affirmant que tout irait bien pour elle et leur fils. Mais sa voix tremblait. Baldr fit semblant de ne pas l’entendre.
Il se dirigea vers la porte après un dernier baiser sur le front de son enfant et de son aimée. Alors qu’il allait passer l’embrasure, un cri sorti de la gorge de Séléné.
— Baldr !
Il se retourna.
— Oui ?
Elle paraissait à bout de souffle. Elle tenta de prononcer une phrase, mais les mots se dérobaient. Elle finit par réussir à articuler :
— Sois prudent.
— Je te le promets.
Il partit sans se retourner. Comme ce départ lui était difficile ! Il ravala ses larmes. Il aurait été mal venu de se laisser aller aux sentiments devant les autres chevaliers. La plupart d’entre eux ne raisonnaient qu’en termes de mission et de conquêtes, et ne vivaient avec une femme seulement le temps d’une nuit.
Son cheval avait été harnaché par son écuyer. Il ne lui adressa qu’un bref remerciement quand celui-ci l’aida à revêtir son armure. Il chevaucha son destrier en restant perdu dans ses pensées. Ce comportement distant n’échappa pas à Lanval.
— Tout va bien l’ami ?
— À vrai dire, pas vraiment…
Lanval lui tapota l’épaule avec un air compatissant.
— Je sais que c’est dur. Mais t’en fais pas, on va aller terrasser du dragon, ça ira mieux.
Baldr laissa échapper un petit rire. Il était heureux d’avoir un chevalier aussi valeureux pour ami.

***

L’antre du dragon formait une bouche aux aspérités rocheuses acérées. Des traces de griffes parcouraient son ouverture. Au vu de la taille des entailles, la bête devait être énorme.
Baldr jeta un regard à son frère d’armes. Lanval semblait effrayé, mais vaillant comme il l’était, il prenait soin à le cacher. Le jeune homme connaissait bien son ami, après tant de routes ensemble. Le laisser aller affronter un dragon dans l’état où il était serait une pure folie. Il réfléchit à un moyen de le faire rester. Lanval n’allait pas accepter d’abandonner une quête.
Une idée lui traversa l’esprit. Il commença aussitôt à détacher les pièces de son armure.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Attends-moi ici avec les chevaux. Il faut que quelqu’un surveille mon armure !
— Justement, qu’est-ce que tu fais ?
— Ah ! Eh bien, vu la taille des griffes, le bougre doit être énorme. Je pense que mon armure ne me servirait à rien, autant être le plus léger possible pour l’esquiver.
— C’est de la folie !
— Affronter des dragons est déjà une folie en soi. Tu peux rester ici ?
Lanval hésita.
— Tu me rendrais un fier service. Et je combattrais mieux en étant seul.
— C’est d’accord. Mais si je t’entends hurler ne serait-ce qu’une fois, je te rejoindrais.
— C’est d’accord.
Baldr entra dans la caverne.
Celle-ci était sombre et humide. Alors qu’il progressait, il découvrit des pièces d’or, qui semblaient courir vers le fond de l’antre. Il continuait d’avancer, et déboucha sur une large plaine souterraine remplie de pièces d’or, de babioles et de pierres précieuses. Une toute petite source de lumière permettait à la lumière de se refléter partout. Baldr y voyait comme en plein jour. Et le dragon assis sur la montagne d’or également.
Il était encore plus énorme que ce que Baldr avait cru. Ses écailles vert sombre avaient l’épaisseur de plaques d’aciers, ses griffes étaient aussi longues que des épées, et ses yeux avaient la taille de la tête du chevalier face à lui. Le monstre le regardait en ronronnant, sûr de sa victoire sur le vermisseau qui avait osé s’aventurer chez lui.
Baldr dégaina son épée et attendit que la bête frappe en premier. Un temps infini s’écoula. Puis d’un coup, le dragon fit jaillir sa patte droit sur le chevalier. Baldr recula, esquiva de justesse les griffes et planta son épée sur le dos de la patte, entre deux écailles. Surpris, son adversaire la releva et la secoua pour le faire chuter. L’épée glissa, juste devant le monstre. Baldr atterrit au niveau de sa gorge, le dragon recula pour cracher son feu sur lui, mais le jeune homme couru de toutes ses forces vers lui et planta sa lame eu début de la gorge du monstre, juste sous la tête où la peau est encore tendre.
Le monstre hurla, sa poche de feu commença à se déverser sur le sol. Baldr évita des glaires enflammées, et en profita pour piquer le dragon au naseau, puis aux yeux. La bête, vaincue, s’écroula sur son or.

***

Lanval tira une tête ahurie quand il vit revenir Baldr sans la moindre égratignure.
— Mais… comment s’est possible ?
— Je te raconterais sur le chemin. Allons-y l’ami ! J’ai hâte de rentrer.

***

Ils arrivèrent au château juste avant la nuit. Mais à la grande surprise de Baldr, plutôt qu’une liesse, il fit face à des visages tristes et désolés.
— Que s’est-il passé ? demanda-t-il à un domestique qui lui rendait service au palais.
— Seigneur… Je ne sais comment vous le dire… Mais il est arrivé quelque chose de grave…
Le chevalier se liquéfia.
— Comment quelque chose de grave ? Parle !
— C’est votre fils… Il est…
— Parle !
— Il est mort.
Baldr s’écroula, touché au cœur.
— Comment est-ce possible ? murmura-t-il.
— Une maladie fulgurante. Nous avons tout essayé, mais n’avons rien pu faire. Ô dieux… Et… il a… enfin, juste avant de mourir, il a… parlé.
Il releva la tête. Son fils ne faisait que gazouiller juste avant son départ.
— Il a dit… Il a dit « Papa »…
— Séléné…
— Dame Séléné est dans sa chambre. Elle est alitée.
À la manière d’un automate, il se remit sur ses jambes et prit la direction de la chambre de sa femme. Chacun de ses pas lui pesait si lourd… Il traversa les allées du château comme un fantôme, jusqu’à la chambre de Séléné. Il poussa la porte.
Séléné était allongée dans son lit, d’une extrême pâleur. Quand elle le vit entrer, un sourire presque imperceptible se dessina sur son visage. Elle tendit ses mains vers lui.
— Tu es rentré…
Baldr se déshabilla et se glissa sous les draps après d’elle, comme ils avaient l’habitude de le faire au village, lorsqu’ils étaient jeunes et que la vie leur semblait pleine de promesses. Le chevalier l’étreint délicatement dans ses bras et pose sa tête sur les cheveux autrefois lumineux de son aimée.
— Je t’aime, Baldr, lui murmure-t-elle.
— Je t’aime aussi mon hirondelle, répond-il, déchiré. Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? Dis-moi, je te donne tout.
— Je suis mourante, mon amour. J’ai eu tant de chagrin que ma vie déserte mon corps. Les années ont passé, je suis une vieille femme maintenant.
— Dis-moi une chose que je puisse faire, une seule, n’importe quoi qui pourrait te rendre heureuse.
— Il y a une chose, une seule chose qui pourrait me rendre heureuse. Celle que je ne pouvais pas te dire lorsque j’étais encore complètement en vie.
Baldr la serra encore plus fort contre lui. Les larmes roulent sur leurs joues. Faiblement, Séléné caressa le visage de Baldr, ses yeux ternes le regardant avec amour.
— Dis-moi mon hirondelle, je t’en supplie.
Se pressant un peu plus contre la poitrine de son amant, elle lâcha dans un soupir alors que son corps commençait à refroidir :
— Un peu de ton temps.

Marion Germain, décembre 2019

23 janvier 2020